Martin Szekely, l’homme qui ne voulait plus dessiner

Chaise Pi. Paris, musée des Arts décoratifs

Mettre du beau dans l’utile, tel est – ou devrait être ? – l’ambition des designers (des meilleurs, du moins). Ce principe, élaboré au XIXe siècle au moment où le développement industriel transforma les processus de fabrication des objets et où la diffusion du bon goût  devint une affaire publique, nous est aujourd’hui tellement familier que, dans le choix d’un objet, l’appréciation de sa forme, de son design, peut passer avant celle de sa fonctionnalité. Marques, fabricants et publicitaires ont parfaitement intégré la plus value que représentait une association avec un designer célèbre, et les collaborations pleuvent depuis plusieurs années. Certains, toutefois, préfèrent la discrétion, et la connaissance – ou reconnaissance – des formes qu’ils ont élaborées précède celle de leur nom. Martin Szekely fait parti de ceux-là. Qui a tenu entre ses mains un verre Perrier, qui s’est assis dans un fauteuil du MK2 Bibliothèque a « utilisé » une création de Martin Szekely.

Né en 1956 dans un milieu d’artistes, il se forme à l’Ecole Boulle et à l’Ecole Estienne avant d’entrer comme compagnon chez un menuisier. Mais c’est véritablement auprès du designer chinois Kwok Hoï Chan qu’il développe sa vision, si ce n’est sa « religion » du meuble. Faisant sienne la position de László Moholy-Nagy pour qui « le design n’est pas une profession mais une attitude », Szekely se fait alors designer industriel. En 1983, la chaise Pi, dont le purisme linéaire évoque instamment les créations de De Stijl, du Corbusier ou encore le travail de l’artiste minimaliste Donald Judd, le fait connaître.

Szekely développe une conception du meuble et de l’objet centrée avant tout sur leur fonction, sans pour autant tomber dans le pur « fonctionnalisme ». Ainsi que l’évoque Elisabeth Levovici, Szekely chercher à « libérer la fonction de ce qui a déjà été dit, de ce qui a déjà été fait. » (« MSz, une science pratique du singulier », Martin Szekely, éditions JRP/Ringier, 2010) pour lui conférer une dimension nouvelle. Cette attitude se traduit dans sa décision, provoquante tout autant qu’intrigante, prise en 1996 : ne plus dessiner.

« Aujourd’hui mon travail m’apparaît comme une soustraction à l’expressionisme du dessin. C’est dans ma relation au design industriel et sa destination vers un public le plus large que cette notion s’est imposée. J’ai pour ambition un résultat économe qui ne soit même pas qualifiable de minimaliste. Un lieu commun. » Martin Szekely

Pour Françoise Guichon, commissaire de l’exposition que consacre le Centre Pompidou au designer et justement intitulée Ne plus dessiner : « Ne plus dessiner, c’est sans aucun doute signifier un retrait face à l’emballement de la consommation effrénée de biens et de signes mais c’est plus profondément, et en premier lieu, le refus affirmé de mettre en avant son moi, sa propre subjectivité ; c’est faire le choix de ne plus s’appuyer sur celle-ci en tant que moteur de création. » « Ne plus dessiner » consomme la rupture entre dessein et dessin, le premier subsistant néanmoins à la disparition du second. Cet abandon du dessin se double d’une recherche sur les limites du possible, du réalisable, voire de l’imaginable : les plateaux de ciment s’amincissent à l’extrême (Table Slim), l’écartement des étagères est celui au-delà duquel le poids des livres entraînerait leur chute si l’on venait à un retirer un (Heroic Shelves), les miroirs s’obscurcissent (Black Mirror),…

Table Slim

Table ronde Concrete, 2007 © Fabrice Gousset, courtesy galerie Kreo

des plats, 1999-2000, verre, dimensions variables, réalisation CIRVA, Marseille, édition Galerie kreo © Centre Pompidou, Direction des publics, octobre 2011


 Sur le sol de la galerie Kreo, un élément rectangulaire blanc, supporté par deux montants rectangulaires, qui se retrouvent sur la partie supérieure, est posé à même le sol. C’est l’Unit. L’élément de base, le module, à partir duquel, tel un jeu de Lego, les étagères, ou les tours de rangements à tiroirs, vont pouvoir s’élever ou s’étendre. A l’inini ou presque. Le designer propose une forme et des possibilités. Liberté ensuite à l’acheteur de multiplier, empiler, coller les éléments comme bon lui semble. Szekely revendique ce détachement, pour ne pas dire cet effacement, face à celui qui, s’appropriant l’œuvre, en est laissé seul maître.

Unit shef © Fabrice Gousset, courtesy galerie kreo

Unit shef © Fabrice Gousset, courtesy galerie kreo

Unit tower © DR courtesy galerie kreo

La simplicité de son discours, à l’instar de celle de ses formes, nous invite à repenser notre rapport aux objets. Sans prôner un ascétisme outrancier, un refus de l’ornement et un « less is more » prosélyte, Szekely réaffirme la puissance de la ligne. Un paradoxe, pour celui qui aurait arrêté de dessiner.

Elodie Voillot

Exposition « Units », Galerie Kreo, 31, rue Dauphine, 75006 Paris, 15 octobre au 23 décembre 2011.

Exposition Ne plus dessiner, Centre Pompidou, 12 octobre 2011 – 2 janvier 2012

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