« Collectionner un geste » ou comment conserver l’éphémère

Flip Book de Boris Charmatz © Pierre Ricci / Photolosa

Comme les premiers articles publiés sur ce blog vous l’auront, fait comprendre, celui-ci souhaite être une « extension du domaine de l’art ». Une tentative d’ouverture du champ de l’art qui n’est, naturellement, pas seulement de notre fait, et qui correspond non seulement à une manière actuelle d’envisager la « création » au sens large du terme, mais surtout à la façon dont nous avons envie de nous en emparer. Avec gourmandise et sans (jamais) faire les fines bouches.

Une manifestation qui invite à des rapprochements, parfois inattendus, et à une ouverture du champ de l’art contemporain, est Poésie Plate-forme.

Ce cycle de rencontres, organisé par la fondation Ricard à l’initiative de l’écrivain Jérôme Mauche, vise « à révéler les pratiques poétiques de personnalités d’univers différents (architectes, philosophes, cinéastes, managers, musiciens…) en favorisant leur rencontre et leur dialogue ». La dernière rencontre, qui s’est tenue le 18 novembre, réunissait autour du thème « Collectionner un geste » Boris Charmatz, chorégraphe, et Béatrice Josse, directrice du FRAC Lorraine.  La danse étant un domaine qui m’intéresse particulièrement, ayant usé un grand nombre de paires de chaussons sur différents parquets et appréciant le travail de Charmatz, je ne pouvais qu’être curieuse de cette rencontre.

Cette rencontre avait d’ailleurs quelque chose de très chorégraphique en elle-même puisque l’espace de la fondation Ricard accueille actuellement une exposition de Guillaume Leblon et le public était assis, debout ou carrément couché au milieu des œuvres.

Lors de sa nomination à la tête du Centre chorégraphique national de Rennes et de Bretagne, Boris Charmatz a lancé le projet d’un musée de la Danse. Un projet ambitieux qui pose la question, déjà éprouvée, de la conservation et de la présentation muséale d’œuvres que tout oppose au monde du musée, fait d’immobilité et de stabilité. Comment collectionner et conserver l’éphémère, ce qui est conçu, créé, pour un espace et un moment. Des œuvres qui, certes, pourront être réitérées dans de nouveaux lieux, avec de nouveaux interprètes, mais dont chaque réitération aura toujours un caractère unique. Sur une même partition, peut-il y avoir deux interprétations absolument semblables ?

Dans sa Lettre à Gérald Siegmund, qui fait partie des collections du musée de la Danse, Boris Charmatz évoque le paradoxe (stimulant) que constitue cette tentative de  muséification de la danse :

« Quelle est ta première impression quand tu songes à un espace muséal par et pour la danse ? Est-ce que cela fait sens, ou pas du tout, et comment ? Il serait intéressant d’entendre comment chacun se raccroche à ces mots – et spécialement toi qui a pensé l’absence sur la scène ! Je ne peux m’empêcher de penser que le Musée de la danse est forcément une quête perdue d’avance. Et pour cette raison, valable, envers et contre tout, comme une quête romantique. La danse risque forcément de mourir en entrant au musée, mais c’est aussi ce risque qui pourrait la maintenir “en vie”?! Et je me demandais aussi très simplement quelles pièces un historien aimerait voir figurer dans son musée personnel – quels fantômes de corps et de gestes flottent par-dessus tous les autres, et pour quelles raisons. […] En tout cas, en ce qui me concerne, le musée a plus à voir avec le vide (qui permet aussi de danser, alors que les musées, encombrés d’œuvres intouchables, multiplient les interdits) qu’avec le plein, et plus à voir avec l’invention qu’avec la collecte. » (© Éditions du Musée de la danse, Rennes, 2011)

Au FRAC Lorraine, Béatrice Josse est confrontée à des problématiques assez similaires. Lors de son arrivée, elle a décidé de privilégier l’achat d’œuvres peu présentes dans les collections publiques françaises, des œuvres d’artistes femmes et des performances. Mais de la même manière qu’une chorégraphie ne peut se conserver en tant que telle, le musée ne peut préserver de la performance que des supports ou des traces, sous forme de photographies ou de films. Le FRAC Lorraine oriente ses acquisitions vers ce type œuvres, mais achète également des protocoles de performances (Dora Garcia, Esther Ferrer), de droits de diffusion de films (Marguerite Duras, Chantal Akerman) et des œuvres conceptuelles.

Dora Garcia, Forever, 2004

re-p.org, Nik Thoenen et Maia Gusberti, Signalétique, 2004

Tania Mouraud, HCYS?, impression numérique sur bâche tendue, 15 x 30 m, 2005

Au musée de la Danse, Charmatz développe une idée inédite, qui assume pleinement cette « impossibilité » d’exposer la danse. Expo zéro est un projet d’exposition sans œuvres : pas de photos, de sculptures, d’installations ni de vidéos.

« Zéro chose, aucun objet stable. Mais des artistes, des zones occupées par les gestes, les projets, les corps, les histoires, les danses que chacun a bien voulu imaginer. »

Dix personnalités travaillant dans des domaines différents (des artistes, des architectes, des chercheurs…) ont été accueillies en résidence dans différents lieux (Le Garage/Rennes, Le LiFE/Saint Nazaire, TheatreWorks/Singapour). Ils ont ensuite présenté aux visiteurs leurs visions, subjectives et utopiques, de ce que pourrait être un « Musée de la danse ». Ces propositions sont présentées sur le site du musée de la Danse, sous forme d’un parcours vidéo fascinant, dans lequel vous pouvez à tout moment choisir le sens de votre visite, ce que vous souhaitez voir et découvrir. Je ne peux que vous conseiller de vous perdre qui donne furieusement envie d’aller voir de la danse (en vrai).

Elodie Voillot

P. S. : À noter d’ailleurs, la reprise de Vidéo Danse au Centre Pompidou.

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