Intense proximité – La Triennale au Palais de Tokyo

120 artistes

1200 oeuvre

22000 m2

La Triennale du Palais de Tokyo a des chiffres qui en jette – il y a de quoi voir pour la réouverture de l’immense masse de béton ancrée en bord de Seine dans le calme 16ème arrondissement (mais ne serait-on pas à Berlin?). Dans ce dédale piranésien, le promeneur aux 12000 pas déambulera de salles immenses, parfois ouvertes sur le ciel, en pièces exiguës sombres et humides comme des grottes, d’escaliers monumentaux de paquebot aux passages étriqués barbouillés de poésies urbaines où l’on s’étonne presque que ça ne sente pas la pisse. C’est impressionnant et l’expérience de ces espaces vaut à elle seule le détour.

Contrairement à une certaine tendance hermétique de l’art contemporain (et auparavant au Palais de Tokyo…), le discours de l’évènement est intelligible et efficace, même pour les non initiés. L’art présenté ici tourne autour de la notion de confrontation à l’autre, de cohabitation dans un monde de plus en plus restreint où les notions de proche et de lointain évoluent – une réflexion sur les « identités culturelles » du début du XXème siècle à aujourd’hui.

Evidemment, on ne peut pas tout voir et encore moins tout apprécier. Il s’agit plutôt d’être en position de flâneur à l’affût, un mélange de non-nonchalance et de perspicacité, pour se laisser surprendre sans chercher à tout comprendre.

Peter Buggenhout, The Blind leading the blind, 2012

A l’entrée, le regard est attiré par une énorme masse noire flottante, vaisseau poubelle en lévitation par Peter Buggenhout. Un agglomérat sombre et puissant, effrayant et magnétique tel une forme contemporaine de la mélancolie enrobée de lumière abondante. Ici la beauté ne sera pas évidente, le décor est posé.

Camille Henrot, L’Histoire de la Révolution française, 2012

Dans la grande salle blanche du rez-de-chaussée, pas très loin des belles photos de masques africains de Walker Evans et de la non moins ethnographique « Mariage Room » de l’artiste africain Meschac Gaba, on remarque les compositions florales de Camille Henrot « Est-il possible d’être révolutionnaire et d’aimer les fleurs? ». A chaque bouquet correspond une citation ou un livre ; celui de la Révolution française, avec ses lys et oeillets  fatigués, saute aux yeux et nous renvoie non sans humour à l’actualité politique.

Thomas Struth – New pictures from Paradise, Paradise 1, Australia, 1998

Non loin, on continue dans le végétal avec l’artistes Thomas Struth et ses photos de forêts tropicales de la série « New pictures from Paradise ». Par leurs grandes dimensions et la densité des premiers plans, ces photographies  invitent à s’engouffrer dans cet univers exclusivement chlorophilien. Bien que la lumière et la composition, parfaites, fassent penser à un décor de cinéma hollywoodien, il n’en est rien, l’artiste s’est bel et bien rendu dans des forêts vierges dont il a saisi (ou composé) la beauté, nous renvoyant ainsi à notre approche ambivalente de la nature, entre réalité et fantasme.

Barthémémy Toguo, Jugement dernier, 2010, aquarelle sur papier

Barthémély Toguo présente une large série de peintures, de puissantes aquarelles qui mêlent précision et liberté d’exécution, aux couleurs irriguant le papier en petites veines. Le thème – Le Jugement dernier – est grave et renvoie à la vanité, comme souvent chez cet artiste. Mais par la circulation des formes et des fluides, le passage de plantes aux crânes et inversement, c’est le cycle de la vie et de la mort qui est traité, dans une incessante transformation de la matière.

Sarkis, La Frise des trésors de guerre

La vanité est aussi ce qui vient à l’esprit face à la Frise des trésors de guerre de Sarkis, immense installation d’images agrandies reliées par un néon zigzaguant violemment lumineux. L’effet de masse, englobant le spectateur, donne de la puissance au propos universaliste. Dans un genre beaucoup plus littéral, je ne vous montrerai pas des images de l’oeuvre de Thomas Hirschhorn, dans lesquelles une main agrandit des images de cadravres de guerre sur un écran tactile – voyeuriste et assez abject. On préfère évoquer les oeuvres exposées dans la même pièce que Sarkis, celles de l’artistes Geta Brătescu.

Geta Brătescu, La Règle du cercle, La règle du jeu n°, 1985, collage, tempera, gouache, dessin sur papier, 65 x 48 cm

Dans ces associations harmonieuses de couleurs et de formes découpées se reflètent le néon strident de Sarkis, éclair foudroyant qui n’annule cependant pas la beauté abstraite des cercles, toute en délicatesse.

Georges Adéagbo

Nous voici maintenant dans le bric à brac de l’artiste Georges Adéagbo, sorte de carte mentale poético-ethnographique où l’intime et le collectif, le présent et le passé se mêlent sans laisser de prise à la construction d’un quelconque discours. On est un peu déboussolé (mais ça devait bien arriver).

Jewyo Rhii, Wall to talk, 2011

Les machines à écrire géantes de Jewyo Rhii sont aussi des bricolages précaires et chancelants. Odes poétiques à la matérialité du langage, à la construction d’une narration jouant librement de l’aléatoire, elles touchent moins par les mots qu’elles plaquent aux murs que par l’énergie créatrice qu’elles véhiculent, plus humaine que mécanique. Une installation qui rappelle celle de Bertille Bak actuellement à la Galerie Xippas : une machine qui tamponne le mur, évoquant la construction d’un mur de briques rouges.

neta Grzeszykowska Headache, 2008 Vidéo HD, 11 min 37 sec Courtesy de l’artiste

Parmi les nombreuses vidéos diffusées dans les petites salles obscures,  Headache d’Aneta Grzeszykowska est celle qui me reste le plus nettement en mémoire. Une tête de femme évolue sur un fond noir réagissant au grès de l’apparition et des mouvements des autres parties du corps, toutes autonomes. On rit d’abord de ce cartoon surréaliste, puis on suit avec suspense les difficiles retrouvailles des membres de ce corps désarticulé.

On finit dans un concert d’électro-fritures (comme moi lors de la réouverture), avant de réfléchir à l’expo manger un bon poulet coco au Tokyo Eat. Ou bien on va glaner quelques images dans les gros livres glacés de la librairie agrandie avant d’aller se coucher, parce que c’était un sacré périple, on est là depuis 3 heures (il est minuit – la tour Eiffel vous le rappelle).

Pauline Daniez

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